La problématique est toujours la même : pourquoi Jean-Pierre Jeunet est-il MON meilleur réalisateur français ?
De tous les témoignages des acteurs ayant tourné avec Jeunet, une chose revient couramment : le génie est un acharné du travail, un perfectionniste, un amoureux des détails. D'où la quasi perfection de ses trois derniers films français. L'univers Jeunet, c'est un univers riche, rempli de beautés et de gueules, foisonnement de personnages fous et attachants, soignés jusque dans leurs petits travers, tous aussi amusants qu'originaux. L'univers Jeunet, c'est de la folie.
Tous les artistes sont des rêveurs. Cependant, bizarrement, les réalisateurs ne montrent pas toujours cet aspect-là, crachant souvent la réalité sur pellicule dans sa plus grande monstruosité (on pense aux frères Dardenne, à Costa-Gavras...). Jean-Pierre Jeunet, lui, ne s'en cache pas : c'est un rêveur. Il est poète, virtuose aussi, mais avec une modestie naturelle, il ne s'en vante pas. Peut-être est-ce sa folie du travail forcené qui le pousse à ne jamais se satisfaire de son oeuvre, de son chef-d'oeuvre. Car il s'agit bien là de chefs-d'oeuvre. Le succès d'Amélie Poulain n'est pas un énième engouement annuel pour un navet, ne méprisons pas les succès.
Amélie Poulain, c'est d'abord une histoire d'amour sans violons, une histoire entre deux personnes atypiques et attachantes parce qu'au fond, proches d'une partie de nous-mêmes. C'est l'histoire de deux personnes qui préfèrent se compliquer la vie de peur qu'elle soit trop simple. On retrouve là une des clefs de l'univers Jeunet, on touche là au coeur de sa poésie. Prenons pour exemple une de ces innombrables petites séquences magiques de « la cité des enfants perdus ». Pour entrer dans une porte fermée à clef, la petite Miette utilise une méthode inédite : elle fait d'abord banalement tomber la clé de l'autre côté, puis râpe un peu de fromage sur le plancher qu'elle fait passer par l'interstice de la porte avec un soufflet ; elle ouvre la grille d'aération et y glisse une souris à laquelle est accroché un aimant qui ne tarde pas à attirer la clé lorsque la gourmande se précipite sur les miettes de fromage ; une nouvelle grille d'aération s'ouvre par laquelle est jeté un chat noir, effrayant la petite souris qui s'enfuit et revient au point de départ... Quoi de plus compliqué pour une petite clé ? Quoi de plus poétique pour une chose aussi banale ? Jeunet, le poète.
Le cinéma de Jeunet se caractérise également par une esthétisation systématique : ses films sont de petits bijoux picturaux. Rien d'étonnant là-dedans puisqu'il a collaboré à ses débuts avec le dessinateur Marc Caro et le spécialiste des effets spéciaux Pitof (qui l'est moins en réalisation !). D'ailleurs, après sa "rupture" avec Caro, son cinéma a pris une autre tournure, plus réaliste peut-être, mais surtout plus poétique et émouvante que jamais. Désormais, il collabore avec l'esthète de génie qu'est Bruno Delbonnel, qui a déjà reçu 2 césars. Deux mots d'ordre : orange et vert. On pourrait s'interroger sur la signification de ces deux couleurs ; ne sont-elles que des marques du fétichisme de Jeunet ou vont-elles bien au-delà ? Les teintes orangées sont celles du soleil ou de l'intimité, du feu ou de folklore ; le vert est la couleur de la nature, bien sûr, mais n'est jamais utilisé comme tel, il serait plutôt une manière de traduire une atmosphère, tantôt mystérieuse, tantôt morbide, rarement joviale. Cette couleur est particulièrement significative dans "un long dimanche de fiançailles" où elle participe à l'esthétisme comme à l'horreur du front. Voilà donc la perception de Jeunet : pourquoi le cinéma devrait-il se priver de ces belles images puisque non seulement elles délectent le spectateur, mais en plus elles ajoutent à l'émotion toute sa subtilité ?
L'émotion justement est un domaine dans lequel Jeunet excelle. Il est l'antithèse de Lars Von Trier et le revendique : l'émotion facile, les larmes à tout va, ce n'est pas pour lui. La question s'est particulièrement posée pour "un long dimanche de fiançailles", défi gigantesque qui demandait un travail particulier sur la sensibilité pour ne pas faire sombrer le film dans le mélodrame violoneux ou démonstratif. Jeunet ne s'est pas trompé : il a filmé la guerre avec une beauté et une horreur bouleversantes ; en marquant le scénario de ses petites originalités habituelles, infiniment poétiques, il a donné toute sa sensibilité magique à Mathilde et Manech. Avec "Un long dimanche de fiançailles", Jeunet réalise son rêve, un chef-d'oeuvre, un film riche en tous points... son meilleur ? Peut-être. Le souci, c'est que le génie ne fait pas dans l'éclectisme et ne change pas ses habitudes de rêveur, ce qui entraîne une vague de réactions mitigées du genre "Jeunet fait du Jeunet", "Amélie bis", etc. Mais pourquoi bouder son plaisir ? Si Jeunet se mettait à réaliser un film d'une brutalité douloureuse, sans artifices, sans poésie et autres petites folies, ne le dédaignerions-nous pas ? "Un long dimanche..." n'est pas la répétition de ce qui a fait son succès, c'est la confirmation d'un style à part du cinéma français. Mathilde, c'est l'Amélie de la douleur.
Jean-Pierre Jeunet est aussi un cinéaste fidèle. "On ne change pas une équipe qui gagne", telle semble être sa devise. En effet, que ce soit devant ou derrière la caméra, Jeunet aime s'entourer d'une équipe en qui il a confiance, avec qui il a déjà travaillé de préférence. Sa plus célèbre collaboration est une des plus transcendantes : son Amélie de toujours, sa Mathilde rêvée, la quittera-t-il un jour ? Espérons que non, car c'est avec Audrey Tautou qu'il s'assure non seulement le succès au box-office mais surtout qu'il signe sa plus touchante direction d'acteurs (avec Marion Cotillard, en état de grâce dans ULDDF). Notons aussi parmi ses autres fidèles Dominique Pinon, Rufus, Jean-Claude Dreyfus... autant de "gueules" qui se font trop rares dans le paysage cinématographique français. Car Jeunet aime les "gueules", autant qu'il aime le visage raffiné de Audrey Tautou. C'est donc par ces gros plans à effet loupe qu'il les filme, s'attardant sur la moindre imperfection - une ride, une goutte de sueur, un tic - ce qui enlève tout sentiment fadasse de film lisse, léché ou artificiel. Les gens ne sont jamais parfaits, ses films le sont... presque (objectivité oblige).
Ma séquence préférée ? Le plus beau moment de tous, l'apothéose de "Amélie Poulain", la scène où Nino et Amélie s'embrassent. Là encore, Jeunet a cherché à faire compliqué alors qu'il aurait pu se contenter de réunir ses deux amants pour un long baiser, ce qui aurait à n'en pas douter gâché toute la beauté de cet amour de folie. Un long silence, moment suspendu. Un bisou sur le front, un bisou dans le cou, un bisou sur la joue, dont la sensualité va crescendo. Nino fait de même. Pas un mot ne vient briser le silence. Et quand tout s'enflamme, Jeunet se concentre sur un contre-jour, puis sur un écran, pour ne pas tomber dans la scène de sexe banale ou vulgaire désormais obligatoire dans tout film. Non, par pudeur, Jeunet préfère les intermédiaires, il cherche toujours le moyen de filmer l'amour avec originalité, soit avec tendresse et poésie, soit avec humour et outrance. Pudique, Jeunet l'est autant avec l'amour qu'avec l'émotion ; de là naissent des chefs-d'oeuvre.
PS : j'ai écrit cet article en n'ayant vu que "la cité des enfants perdus", "le fabuleux destin d'Amélie Poulain" et "un long dimanche de fiançailles"...
Objections ou confirmations, je suis toute ouïe...